Il y a quelque chose de troublant dans la manière dont un devin Fa, face aux seize noix de kola qu'il jette sur le plateau du Ifá, semble parfois « savoir » avant même d'avoir fini de compter. On a longtemps rangé ce genre de savoir dans le tiroir du mystique, comme s'il fallait choisir entre la raison et la révélation. Mais la question que pose cet article est plus inconfortable que ça : et si le devin ne recevait rien du tout — et si, simplement, il calculait, à une vitesse et selon des voies que la science n'a commencé à cartographier que récemment ?
Le neuroscientifique Antonio Damasio a proposé, dans les années 1990, l'hypothèse des « marqueurs somatiques » : avant que la pensée consciente n'ait fini d'analyser une situation, le corps a déjà réagi — accélération cardiaque, tension musculaire, un resserrement au ventre — sur la base d'une mémoire implicite de milliers de situations similaires vécues ou observées. Ce que nous appelons « intuition » serait donc un verdict rendu par un tribunal intérieur qui a déjà jugé des milliers d'affaires comparables, et qui nous livre sa conclusion avant même d'en exposer les motifs.
C'est très exactement la fonction sociale du devin traditionnel. Un bokonon qui pratique le Fa depuis trente ans n'improvise pas : il a vu défiler des centaines de consultants, des centaines de configurations de vie, des centaines de dénouements. Le système divinatoire — ses figures, ses récits associés, ses règles de lecture — n'est pas un hasard organisé : c'est une base de données narrative, transmise et raffinée sur des générations, qui permet à celui qui la maîtrise de reconnaître un motif avant de pouvoir l'articuler entièrement. Les psychologues appellent cela le « thin-slicing » — la capacité, chez un expert, à extraire un jugement fiable d'une tranche d'information minuscule, parce que son système reconnaît un motif déjà rencontré mille fois.
Ce rapprochement n'a rien d'une récupération opportuniste ni d'une réduction du sacré au cognitif. Il propose autre chose : que les systèmes de connaissance ancestraux, y compris ceux qu'on a hâtivement classés comme superstitions, encodaient souvent une intelligence collective accumulée — une manière de compresser l'expérience de plusieurs générations dans une structure transmissible. Ce que la science découvre aujourd'hui sur les mécanismes de la reconnaissance de motifs et de la décision rapide, certaines traditions le pratiquaient déjà, sans en avoir le vocabulaire.
La question qui nous intéresse, pour la suite de cette recherche, n'est donc pas « fallait-il croire aux oracles ? » mais : quelles autres structures anciennes de transmission du savoir attendent encore d'être relues avec les outils d'aujourd'hui — et qu'est-ce que cela change à la manière dont on doit, maintenant, construire les structures de demain ?